INTERVIEW / La formation, un atout majeur pour promouvoir les droits humains et prévenir leurs violations, selon le RNDDH Imprimer

Formation


• Secteur (s) : Droits humains

• Zone (s) d’intervention : Sud-est, Centre, Grand'Anse, Ouest

• Groupe (s)-cible (s) : policiers, membres d'organisations de base, enseignants, élèves

• Source (s) de financement : Droit et Démocratie, Oxfam Intermon, Broederlijk Delen, Christian Aid, Union Européenne, Coopération française, Développement et Paix, Medico International, ICCO AJWS ...

• Siège (s) de l'intervenant: 9, rue Rivière, Port-au-Prince, Haïti

Cet entretien de Daniel Dieujuste d’ENFO-LIEN avec Vilès Alizar, le responsable de programmes du RNDDH, fait suite à celui qui a été réalisé récemment avec le RNDDH sur son programme d’observation, de surveillance et de contrôle des institutions-clés de l’État (tribunaux, commissariats de police, prisons, institutions de santé). Il informe sur le programme de formation, peu connu, de cet organisme de droits humains, conçu en plusieurs volets pour toucher : des agents de la police nationale d’Haïti (PNH), des organisations de base, des enseignants et des élèves.

E-L.-Comme déjà annoncé, nous recevons notre invité, M. Vilès Alizar du RNDDH.

V.A.-Nous vous saluons Daniel et tous ceux qui suivent l’émission d’ENFO-LIEN.

E-L.-M. Alizar, dans notre dernière émission nous avons parlé de programme de formation du RNDDH que les gens connaissent très peu. Vous aviez dit que ce programme n’avait pas tellement d’écho dans la presse. Mais, nous ne nous sommes pas attardés là-dessus. Aujourd’hui nous allons plancher sur cette question de formation. Est-ce que vous pouvez-nous dire depuis quand le RNDDH a commencé ce programme de formation sur les droits humains et pourquoi ce travail n’est-il pas vraiment connu du public ?

V.A.-Vous savez que le RNDDH est une organisation haïtienne, spécialisée dans la promotion et la défense des droits humains dans le pays. Quand nous parlons de droits humains, il faut distinguer deux dimensions: la promotion des droits humains et la prévention de leurs violations, puis leur défense.

Le programme d’éducation en droits humains permet de faire la promotion de ces droits et la prévention de leurs violations. Il adresse les problèmes structurels de la société.


formation

E-L.-À qui s’adresse votre programme de formation ?

V.A.-Ce programme comporte plusieurs volets : un qui s’adresse aux agents de la police nationale, un 2e, aux élèves et enseignants ; un 3e volet, aux membres d’organisations de base et un 4e qui s’adresse aux cadres des institutions partenaires du RNDDH intervenant dans d’autres domaines, qui ont besoin des fois de faire des interventions axées sur les droits humains et, dans ce cas, font appel au RNDDH pour animer des sessions de formation; le dernier volet s’adresse aux membres des structures départementales du RNDDH pour qu’ils soient toujours à niveau.

Le programme de formation du RNDDH a commencé en 1995. Ce n’est pas seulement une activité pour nous. C’est aussi une stratégie qui nous permettra d’arriver à un changement social et durable dans le pays.

E-L.-Passons à la formation destinée aux agents de la PNH. Pourquoi les agents ? Est-ce que cela veut dire que les responsables de la police ne sont pas touchés ?

V.A.-Dans les formations de 2e niveau pour les organisations de base, il y a un module qui traite de l’administration de la police. Pour l’animation de ce sujet, nous faisons venir l’inspecteur général en chef de la police, dans le cadre d’une police de proximité, une police communautaire, pour échanger avec les membres de la communauté sur les problèmes et les perspectives de cette institution. Ce dernier se fait toujours accompagner dans ces causeries par des policiers. Ces derniers prennent part en fait à ces sessions et s’y intéressent au point d’exiger, la plupart des fois, que le RNDDH pense aussi à eux. Ils disent que nous sommes souvent très critiques envers eux, alors que des fois ils agissent plutôt par ignorance des notions de droits humains. Voilà ce qui nous a amenés à la conception de ce volet de formation pour les agents de la PNH.

E-L.-Quel est le rôle des responsables de la Police dans cette formation ?

V.A.-Les premiers contacts sont établis avec eux. On s’assied avec eux pour les convaincre de la nécessité que les policiers puissent bénéficier de cette formation. Au plus haut niveau, ils se présentent lors des sessions pour encourager les policiers, pour montrer qu’ils appuient l’initiative ; mais des fois, au niveau intermédiaire, ils participent aussi directement et ils la trouvent très utile pour eux-mêmes et pour la PNH. Nous avons des témoignages de policiers qui attestent qu’après cette formation ils en sont venus à une nouvelle conception des droits humains.

Ce volet de formation s’adresse à toutes les unités de la police, mais sauf aux unités répressives. Nous pensons à elles aussi. Nous n’avons pas fait une exclusion systématique ou volontaire. Mais nos disponibilités ne nous permettent pas de toucher tout le monde.


 

E-L.-Quelle est la structure à l’intérieur du RNDDH responsable de toutes les formations ?

V.A.-Nous avons une section qui s’occupe de formation spécifiquement. Nous sommes 5 dans le personnel.

Pour la formation à l’intention de la police, nous utilisons des ressources tant internes qu’externes pour l’animation des sessions de formation.

Ce sont des cadres à l’intérieur de la police, issus aussi de la société civile. Ce sont des gens formés en sciences juridiques, des sociologues, des enseignants professionnels, des politologues, des cadres externes. Les gens spécialisés en question de genre très appréciée par les policières.

E-L.-Est-ce qu’il y a un seul programme pour tout le monde ?

V.A.-Pour chaque volet de formation, il y a un manuel qui contient des sujets différents selon le groupe ciblé.

Il y a des sujets transversaux : introduction aux droits humains, la question de genre qui est fondamentale pour le RNDDH.

E-L.-Quels sont les objectifs de cette formation pour la police ?

V.A.-Un des objectifs est que les policiers arrivent à comprendre leur rôle dans le cadre de la bataille pour l’établissement d’un état de droit dans le pays. Elle leur permet aussi de comprendre que la police en soi, est un potentiel violateur de la loi, parce que tout simplement elle fait partie de l’appareil répressif d’état.

E-L.-Qu’est-ce que cette formation habilite les policiers à faire ?

V.A.-Elle leur permet de comprendre très bien la question des droits humains. Elle facilite le rapprochement entre ces derniers et la population. Elle entre dans le cadre de la vision d’une police communautaire à laquelle la PNH est intéressée depuis sa création, et qui a toujours fait face à beaucoup d’obstacles. Sans cette jonction avec la communauté, il est difficile de faire de la prévention. Cette formation développe donc l’aptitude et l’habileté des policiers à concrétiser cette police de proximité recherchée depuis longtemps et qui consiste à s'intégrer dans la population pour être plus près d’elle, en vue de créer un climat de confiance entre cette dernière et le policier.

E-L.-Combien d’agents de police ont été déjà formés et dans quels départements ?

V.A.-Quatre (4) départements du pays sont touchés : le Sud-est, le Centre, la Grand’Anse et l’Ouest.

À raison de 40 policiers par session, nous touchons directement un effectif de 240 policiers. La formation n’est pas adressée à tous les policiers. Dans les commissariats et sous commissariats d’un département, nous invitons un échantillon représentatif de chacune de ces instances, capable de la restituer à d’autres collègues.

E-L.-Comment ces départements sont-ils sélectionnés ?

V.A.-Les départements sont ordonnés en fonction de ceux qui ont produit plus de demandes auprès du RNDDH.

E-L.-Comment le suivi de la formation est-il assuré ?

V.A.-Après chaque session, chaque niveau de formation, il y a évaluation de façon systématique nous permettant de documenter l’impact, les résultats de la formation. Après un certain temps, nous procédons à la collecte d’informations dans les différents commissariats.


 

E-L.-Pourquoi ce programme ne marche-t-il plus ? À quand la relance ?

V.A.-Il y a un problème de moyens. Le programme est discontinué. Dès que nous trouvons les ressources nécessaires, il sera repris, parce qu’il y a beaucoup de sollicitations.

Formation

E-L.-Vilès Alizar, passons maintenant à la formation à l’intention des Organisations de base. Quels sont les objectifs poursuivis par ce volet de formation?

V.A.-Il s’agit d’une formation de formateurs. Lors de la sélection et du recrutement de ces organisations, nous leur présentons le programme et nous discutons avec elles, sur le choix des participants qui leur est dévolu. Nous leur en donnons le profil. Il faut que les membres ou délégués aient l’expérience d’animation de rencontres au niveau de leur organisation. Ils doivent pouvoir accompagner les organisations, les membres de leur communauté.

Tout d’abord, nous remplissons un formulaire pour ces organisations. Après analyse des données obtenues, nous faisons la sélection et nous leur lançons une invitation pour qu’elles choisissent leurs délégués pour la formation de 1er niveau.

Au cours de la session de formation, les participants élaborent un PSF (plan de suivi de la formation). Ils disent ce qu’ils vont faire dans leur communauté pendant 3 mois. Après la mise en œuvre de ce plan, on envoie une équipe du RNDDH avec des formulaires pour évaluer les bénéficiaires directs et indirects.

E-L.-Quel est le nombre de membres d’organisations déjà formés dans chaque département du pays ?

V.A.-Pour l’année, nous avons 5 sessions de formation de 1er niveau, à raison de 35 participants par session. Soit 175 participants de 1er niveau. Tous les départements sont représentés, pour faciliter les échanges d’expériences.

Après 3 mois, nous faisons l’évaluation. Puis nous passons de 5 à 4 sessions de formation de 2e niveau.


 

E-L.-Comment assurez-vous le suivi des participants formés ?

V.A.-L’équipe de RNDDH sillonne tous les coins du pays pour repérer ces participants et remplir les formulaires d’évaluation. Jusqu’au 2e niveau il s’agit de restitution. Mais après le 2e niveau, au 3e niveau, il faut regarder s’il y a accompagnement au niveau des tribunaux de paix, parce que ces participants sont formés sur les procédures civiles et pénales, grâce à un module qui leur apprend comment faire cet accompagnement.

Formation

E-L.-Vilès Alizar, abordons la formation des enseignants pour mettre fin à l’entretien. Quels sont les objectifs de cette formation ?

V.A.-Il s’agissait d’abord de formations uniquement pour élèves. Le RNDDH avait 3 interventions par école et par année scolaire. On interrompait les cours et les professeurs nous cédaient leur place avec courtoisie pour une intervention d’1h 30 ou 2h. Les professeurs qui suivaient ces présentations disaient qu’ils ignoraient ces notions que nous faisions passer. Ils ont dit qu’ils passent beaucoup plus de temps avec les élèves et ont demandé de les former de préférence. Dans nos réflexions, on s’est rendu compte qu’au lieu de 6 h par année, les élèves bénéficieront au moins de 8 mois de discussion, dans la mesure où la formation de ces professeurs a lieu durant les vacances d’été. Nous sommes ainsi arrivés à ce programme de formation d’enseignants et ces derniers transmettent leurs connaissances aux élèves sur des modules très importants et utiles.


 

E-L.-Comment sont choisis les professeurs et les écoles elles-mêmes ?

V.A.-Il y a d’abord prospection en mai et juin. Nous rencontrons les directeurs d’école. Après le choix du département bénéficiaire de ce volet de formation pour l’année, quand ces derniers approuvent la démarche, nous choisissons les écoles. Ils nous donnent une liste et les coordonnées des professeurs. Nous insistons pour que ce soient des professeurs de sciences sociales et de langues que nous contactons directement. Puis, nous animons les sessions en juillet et août, de façon qu’ils soient prêts en septembre pour travailler avec les élèves des classes sur les modules tels que : la question de genre, la transformation pacifique des conflits, secourisme, question de risques et désastres, introduction aux droits humains, les droits de l’enfant.

E-L.-Combien d’enseignants ont-ils été déjà formés dans le pays et dans quel (s) département (s) ?

V.A.-Dans la région des Palmes (Léogâne, Gd Goâve, Petit Goâve) et le Sud-Est ( de Peredo à La Vallée de Jacmel), nous avons déjà animé 8 sessions, avec 35 profs en moyenne . Ce qui fait 280 professeurs qui partagent leurs connaissances avec les élèves et les groupes de leur communauté, parce qu’ils jugent la formation très pertinente.

E-L.-Comment est assuré le suivi des professeurs ?

V.A.-C’est la même démarche signalée précédemment. Pendant les sessions, les professeurs élaborent un plan de suivi (PSF) qu’ils présentent le dernier jour en 2 copies. Avec notre copie, nous suivons l’ensemble des activités prévues par eux, pour lesquelles nous dépêchons une équipe en vue d’y assister. En mai, c’est l’évaluation. Et au mois de juin, il faudra remettre un certificat ou une attestation, quand le travail est jugé satisfaisant.

E-L.-Quelles sont les difficultés rencontrées et les satisfactions retrouvées ?

V.A.-La difficulté majeure consiste à commencer dans la période Mai-Juin. Mais, les organisations d’appui octroient les fonds de janvier à décembre. Elles ont leur propre calendrier qui ne correspond pas au calendrier scolaire.

Les satisfactions rencontrées : l’engouement des professeurs dans le cadre de la mise en œuvre de leur plan de suivi, la dimension des réflexions des élèves. Ces dernières sont jugées très profondes. Ce qui est très positif pour nous et nous donne envie de continuer à aller de l’avant.

C’est un programme essentiel, parce qu’il s’adresse aux professeurs et aux élèves. L’école en soi est l’une des institutions qui pérennise et reproduit les valeurs dans la société. Avec le nouveau concept de citoyenneté active et engagée du RNDDH, c’est très important pour nous. Pour avoir un autre type de société - et nous y croyons - il faut préparer d’autres types de citoyens et où les prépare-t-on ? C’est au niveau de l’école et de la famille.

E-L.-M. Vilès Alizar, un dernier mot pour le public d’ENFO-LIEN ?

V.A.-Je veux terminer sur cette même note, pour attirer leur attention sur la nécessité d’avoir un autre type de citoyen dans le pays. Parvenir à avoir des citoyens engagés, des citoyens actifs qui respectent les principes et les valeurs des droits humains pour qu’ils puissent imposer pacifiquement là où ils vivent un schéma démocratique. Les auditeurs d’ENFO-LIEN doivent réfléchir sur cette question. Une autre citoyenneté nous permettra de sortir de cette condition de vie, de rattraper l’histoire pour atteindre l’objectif que nous avons raté depuis la création de ce pays : le fait de n’être jamais arrivé à la construction d’un état-nation. Nous parviendrons ainsi à cette dimension, pour sortir de l’impasse actuelle.